J’ai le sentiment d’écrire depuis toujours. Dès l’enfance, sur les cartes postales destinées aux proches ; une parodie de journal intime, à l’âge de 13-14 ans ; de faux courriers de la Sécu, adressés à mon parrain et à ma marraine ; les paroles collées sur des chansons connues, à l’occasion des fêtes de famille ; un agenda, couvert de bêtises et de tendresse pour les vingt ans de ma cousine ; des lettres à l’intention d’une bien-aimée ; des textes qui se voulaient poétiques, fantaisistes ou réalistes… Des débuts d’idées et des bouts d’histoires, surtout. Beaucoup. Partout : dans des carnets, sur des post-it, dans l’ordi… Des pages et des pages, noircies pour moi tout seul, afin d’assouvir un besoin viscéral, un plaisir intime. Certaines autres, partagées avec mes proches, dans l’espoir de leur transmettre un peu de ce plaisir et de recueillir les premiers encouragements…
Depuis toujours, je rêve de faire de l’écriture mon métier. De publier des livres. Mais pendant longtemps – trop longtemps – sans jamais vraiment tenter l’aventure, sans jamais me laisser ma chance, sans jamais y consacrer suffisamment de temps, préoccupé par d’autres impératifs toujours plus urgents. “Un jour, peut-être...” Aujourd’hui, Petit Radeau est en librairie et continue de faire voyager ses premiers lecteurs. Pourtant, j’ose à peine parler de cet album comme du “premier”, l’ordinal sous-entendant que d’autres suivront forcément. Car comment être sûr que de prochains manuscrits convaincront des éditeurs ? De la même manière, je ne parviens pas à me considérer comme un auteur. Pas encore. Suffit-il de le décréter ou bien existe-t-il une échelle, allant du bébé auteur à l’auteur accompli ? Et quel serait l’échelon à partir duquel on peut dire “ça y est, je suis un auteur” ? Quand en devient-on un à part entière, un auteur légitime, sans cette impression d’usurper un titre honorifique que l’on ne mérite pas ?
Naît-on auteur comme s’il s’agissait d’un don ? Je ne le crois pas.
Le devient-on dès lors que l’on écrit ? Assurément non, ou bien tout le monde ou presque pourrait se prétendre auteur et, moi-même, j’en serais un depuis belle lurette.
Le jour où l’on cesse de garder ses textes pour soi, ce jour où ils sont sortis du tiroir et exposés aux yeux et au jugement d’un être de confiance ? Une étape indispensable évidemment, mais juste une étape.
Celui où l’on envoie un manuscrit à un éditeur ? Sauf qu’une lettre de refus ne vaut pas accréditation, au contraire même.
Quand on signe son premier contrat d’édition ? C’est vrai que ça commence à sentir bon mais c’est encore tellement abstrait.
Quand le livre paraît enfin ? Malgré l’excitation grisante, encore faut-il qu’il rencontre son public, que d’autres s’approprient vos mots et que leur imaginaire en soit nourri.
Quand alors ? Oui, quand ? Au moment de signer sa première dédicace ? Quand on participe à son premier salon du livre ? Quand on est invité à rencontrer ses lecteurs dans une librairie ou dans une école ? Au premier article ou à la première interview dans la presse ?... Et si tout cela ne suffisait toujours pas… Mais quand, bon sang ? Quand il devient possible, grâce à l’écriture, de vivre et faire vivre sa famille ? En ce cas, rares seraient ceux se sachant auteurs.
Après tout, peut-être est-ce raisonnable de parler en nombre de livres, la seule et vraie question étant alors : à partir de combien de livres la brume d’illégitimité se dissipe-t-elle ? Reste à savoir si c’est le nombre de livres publiés ou celui de livres vendus qu’il faut comptabiliser ! L’avenir me le dira peut-être...
De temps en temps, je partagerai ici mes petits états d’âme, ceux d’un “écriveur” à défaut de me croire tout à fait auteur.

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